Critique de L’Angoisse de Gérard Bonnet dans la revue Oedipe

AngoisseWebL’angoisse de Gérard Bonnet,

par Marie France Patti

L’angoisse est une notion qui circule partout, chez les professionnels de tous horizons, et dans le langage le plus courant, si bien qu’elle en est devenue banale et perd peu à peu toute signification. Gérard Bonnet lui rend son importance et sa richesse. Il en illustre ses multiples visages et lui redonne consistance. La lecture est facilitée par une approche et une progression pédagogiques, elle est étayée d’ exemples nombreux et variés, agrémentée de références théoriques, philosophiques, mythologiques ou artistiques qui en font la richesse.

L’ouvrage se découpe en deux parties. La première aborde la généalogie de l’angoisse dont G. Bonnet explicite l’origine. Avant la naissance, l’angoisse qu’il appelle « originaire » est illustrée par des témoignages de patients, de professionnels de la néonatalogie qui évoquent le lien direct entre une situation angoissante vécue par la mère et sa traduction sur le corps de l’enfant. A travers ces exemples, il éclaire la communication qui opère entre la mère et le foetus à partir de deux registres différents : un système binaire du côté du fœtus et une capacité imaginaire du côté de la mère. La naissance entraine le passage obligé de l’angoisse originaire à l’angoisse « primaire ». G. Bonnet rappelle ce qu’en disent les différents auteurs de la petite enfance : Bion, Meltzer, Klein, Lacan, Dolto, et, à travers quatre cas cliniques, met en lumière l’importance de deux processus déterminants permettant de fixer l’angoisse : l’apparition des bons et mauvais objets dont parle Mélanie Klein, et l’attachement à des idéaux fondamentaux, issus de moments narcissiques en lien avec la relation fusionnelle à l’environnement maternel. Les fonctions vitales investies deviennent sources de plaisir et la fixation à des idéaux rend possible la transformation de l’angoisse primaire en plaisir. Quant à « l’angoisse psychique » proprement dite qui réassume les précédentes, elle prend naissance avec l’accès à la sexualité. C’est en s’appropriant le plaisir que l’enfant découvre l’angoisse au plus profond de lui-même. « l’angoisse est ainsi l’envers du plaisir » écrit G. Bonnet. Car pour savourer seul le plaisir découvert, l’enfant rejette l’autre. Mais à partir de ce moment là, cet autre devient une menace possible, et l’enfant en éprouve de l’angoisse qui va prendre des visages différents selon les circonstances. L’angoisse psychique est l’aboutissement d’une prise en compte des sensations à la fois internes et externes et d’une recherche pour leur trouver un contenant et un sens au sein de la relation avec l’autre.

Dans la deuxième partie, l’auteur décline les multiples visages de l’angoisse tels qu’ils apparaissent dans la vie quotidienne. Elle se révèle déterminante, toujours à l’œuvre. Elle apparaît à l’occasion de traumas réels ou psychiques. Dans le premier cas, la réalité vient confirmer l’angoisse psychique qui va se manifester à travers une phobie chez l’enfant ou une névrose de destinée, chez l’adulte. Dans le cas d’un trauma psychique, ce n’est plus le trauma qui crée l’angoisse, mais l’angoisse qui fait retour par l’intermédiaire du trauma. Le trauma réveille les angoisses du passé qu’il vient confirmer à la puissance mille, qu’elles soient primaires ou originaires. Des exemples empruntés à la vie quotidienne viennent illustrer les particularités et les nuances des différentes situations de la vie et montrent que c’est souvent l’angoisse qui mène le jeu. C’est le cas d’abord de l’angoisse « d’avant-coup », celle qui saisit le sujet à la veille d’un acte ou d’une décision difficile. Le travail psychique de l’angoisse est rigoureusement précisé. Elle anticipe, prépare, mobilise toutes les instances de l’appareil psychique. L’auteur aborde ensuite l’angoisse qui surgit par surprise, au cœur de l’action et laisse le sujet en panne, dans un vide, un blanc qui le paralyse. Différentes situations soutiennent la réflexion, le trac de l’acteur ou de l’orateur, la panique de l’examen, la panne sexuelle, etc…

L’angoisse est même recherchée parfois à travers un exploit, où le sujet va au plus loin de ses limites. A chaque fois Gérard Bonnet indique quel type de sexualité est concerné et convoque des références théoriques enrichissant la perspective. Il analyse enfin l’angoisse d’après-coup, celle qui fait suite à l’action, où l’autre joue un rôle essentiel. Elle prend des visages multiples et divergents selon que le succès a été au rendez-vous ou au contraire, lorsque l’échec ou le demi échec l’ont emporté.

L’ouvrage se termine par une réflexion sur l’angoisse de mort, dans la clinique (exemple de l’hypocondrie), dans la culture, et dans la théorie freudienne. Gérard Bonnet souligne la contradiction entre la présence constante de l’angoisse de mort qu’éprouve le sujet, et l’absence de la mort dans l’inconscient. Il l’explique par la différence entre le Moi qui se croit immortel, et le Je, sujet de l’énonciation et du rapport à l’autre, qui perçoit sa radicale fragilité. La présence de l’autre et l’échange avec lui sont indispensables pour tisser l’angoisse, la réveiller, en faire un moyen d’expression, et la transformer en une véritable force de vie.

C’est l’intérêt de cet ouvrage que de proposer une mise au point théorique rigoureuse et précise sur l’angoisse, tout en renouvelant en profondeur la clinique à une époque qui en a bien besoin.

Retrouvez l’article sur Oedipe.org