Pourquoi écrire Adolescence et idéal démocratique ?

Adolescence et idéal démocratique

Introduction du livre
Adolescence et idéal démocratique
Accueillir les jeunes des quartiers populaires

par Joëlle BORDET et Philippe GUTTON

Ce livre est un exemple précieux de l’interdisciplinarité, fruit de collaborations et de discussions entre deux auteurs de formations fort différentes et d’expériences fort étendues d’immersion sur le terrain ; l’un dans le champ de la psychanalyse et la psychopathologie de l’adolescent sous forme de consultations individuelles de suivis et de cures, souvent enrichies d’entretiens et de psychothérapies familiales, l’autre à l’écoute de ce qui se dit dans les quartiers d’« habitations confrontés à la précarité sociale » lors de situations d’entretiens semi-directifs, avec les jeunes, parfois leurs familles, les professionnels de l’accompagnement (éducateurs, enseignants…), élus, cadres responsables des politiques et missions locales de la jeunesse (au sein des municipalités, conseils généraux, État…).

Le modèle de nos pratiques est de l’ordre des recherches-actions, mises à l’épreuve de théories scientifiques lors d’expériences cliniques. Notre position est d’être en tiers, en témoin dans des espaces-temps où nous faisons l’hypothèse que se loge une créativité fondamentale, et que notre engagement personnel pourrait entraîner un changement de la situation. Notre matériel de recherche est constitué de narrations et d’analyses de scènes concernant ce qui est advenu, ce qui advient et ce qui pourrait advenir, pour le meilleur et pour le pire, élucidations à partir des confrontations entre plusieurs histoires, « se faisant » adolescentes, familiales, environnantes, intimes-extimes et sociétales. Psychanalyse clinique et anthropologie de l’adolescence, deux disciplines qui se questionnent. Leur terrain clinique est aujourd’hui le même1, leurs modèles et leurs méthodes de pensée sont différents. Nous sommes clairement convaincus de l’indissociabilité de leurs champs de recherches et
de leurs chercheurs au risque de « complexité » (Edgar Morin), voire de flou. Après bien des rencontres et séminaires nous savons qu’un tel rapprochement scientifique est une affaire difficile et une ouverture passionnante pour la compréhension de l’adolescence sous forme de replis ou de révoltes. Après plusieurs articles2, voilà notre premier essai.

Comme le titre de l’ouvrage le suppose, nous sommes portés par une éthique optimiste (confirmée par l’expérience, disons une espérance) ; nous ne voulons pas participer à une « anthropologie de l’affliction ». Il n’est pas moins vrai que les situations au sein desquelles nous sommes sollicités pour intervenir expriment de grandes souffrances nous incitant à réfléchir sur leurs causes privées et publiques et les possibilités de refondation des politiques de la jeunesse.

Nous avons le souci de ne pas nous soumettre aux catégories des géographies humaines et d’échapper aux sigles et stéréotypes marquant leur emprise sur l’imaginaire : travaillons tranquillement (malgré les violences internes et agies) les liens des adolescentsnavec « le monde ». Nous ne souhaitons en aucune façon faire de ce livre une étude territorialisée aux quartiers qualifiés de « sensibles, difficiles ou défavorisés », « aux banlieues » ou « aux cités » (laissant le grand « C » au centre des villes). Dans quelle mesure les problématiques examinées expriment-elles de façon paradigmatique les lignes de conflictualité et de paradoxalité de toutes les adolescences contemporaines ? Dans quelle mesure l’adolescence, dans les quartiers populaires, les excès que l’on y constate, symbolisent en actes et fantasmes toutes « périodes d’originalité juvénile »3 jouissantes et souffrantes avec son environnement ? La pauvreté économique, lourde d’une histoire monotone mais variée dans ses expressions au quotidien (chômage, budget en dessous des seuils de pauvreté, habitat, isolement…) est en grande part la source de ces excès et non pas d’une spécification psychologique individuelle et anthropologique, derechef sociale et politique. Nous nommons « quartiers populaires » les quartiers de grands ensembles, où grâce aux techniques de construction ont été relogées les personnes prolétaires suite à la destruction des bidonvilles, et à la sortie des logements insalubres des quartiers riches des villes. Ces quartiers ont en priorité logé les ouvriers venus du monde rural français, ou des ex-colonies françaises, mélange de populations d’histoires, de cultures diverses ; avec la survie se sont inventés des cultures, des façons de vivre, des transmissions et des généalogies. Les habitants de ces quartiers nous ont beaucoup appris. Leurs enfants, au-delà des souffrances, sont porteurs d’inventions d’être-au-monde qui
nous mobilisent depuis de nombreuses années. Interrogeons-nous au préalable : dans quelle mesure le champ clinique que constituent « les jeunes des quartiers populaires » peut-il être ou devient-il lui-même un stéréotype ? L’analyse d’une méconnaissance ne passe jamais par une polémique, mais par un dialogue, à condition que dans ce dernier se développe le questionnement personnel des intervenants.

La question du sujet est centrale dans nos travaux… malgré le flou philosophique du concept, en opposition à l’anthropologie structurale inaugurée par Claude Lévi-Strauss… L’adolescence est une création subjectale au quotidien le fruit d’une imagination « créatrice »4. Formulons aussitôt une précision de base. Pas de sujet sans intersujet ; pas de création subjectale sans la présence de l’Autre « de plus d’un autre »5 ; pas d’adolescence solitaire ; elle est toujours solidaire. L’environnement est à concevoir depuis l’approche de D. W. Winnicott à la fois comme expérience intérieure et comme lien avec l’extérieur selon deux historicités interactives en profondeur de mille façons : l’autre interne, l’autre externe en chair et en os. L’adolescence est une constante confrontation du dedans et du dehors. Pensons-la même en termes de communautés souhaitant des rencontres intergénérationnelles. Adolescere exprime le changement dans un monde en changement. Ce livre décline une grande ouverture à l’intergénérationnel avec une sensibilité aux différences et similitudes et une méfiance concernant les inégalités et leurs idéologies. Deux modèles de sujet sont en scène, nous en travaillerons électivement leurs interactions : l’adolescent6 travaillé par la question identitaire et l’acteur social cherchant à s’instituer.

Deux mots sont régulièrement utilisés avec des similitudes et des différences : adolescent et jeune, adolescence et jeunesse. Ce que nous appelons « jeunes » ne représente pas une classe d’âge7 au sens de la plupart des travaux sociologiques encore moins lorsqu’on en décrit répétitivement les luttes. Nous ne la définissons pas non plus comme une période de post-adolescence8. Nous en retenons le modèle dynamique. Est jeune celui chez qui les processus de créativité adolescente sont toujours actifs et inspirants, celui qui se désigne et est désigné comme engagé dans un travail d’intersubjectalité dans le cadre sociopolitique contemporain qui l’accueille. La jeunesse affirme en tant que sujet (quel que soit son âge) qu’elle possède en elle ces processus de création qui naissent à la puberté provoquant une aspiration au changement, processus que nous qualifierons d’humains, susceptibles de se perpétuer plus ou moins longtemps ou de s’étouffer. Ne sont-ils pas existentiels ? La jeunesse est le qualificatif donné à des sujets qui se reconnaissent et sont reconnus comme ayant une « imagination créatrice ». Elle est un territoire humain où pousse encore « la nouvelle naissance » pubertaire. On peut définir une valeur-jeune, accordée à un sujet dans la mesure où son fonctionnement psychique comprend encore les processus d’interrogation et d’inspiration de l’adolescence lui permettant d’échapper à l’adultité instituée par les trajectoires plurielles de vie. La jeunesse est le cadre social et politique dans lequel l’adolescence prospère encore…

Arrêtons-nous, ici, sur le mot « politique » car nous allons régulièrement utiliser une distinction fondamentale. Le politique au singulier comme aspiration ou inspiration individuelle ou/et groupale de communication avec les autres en toute liberté et égalité. Et d’autre part les politiques sous forme de stratégies ou seulement de tactiques menées par les instances de la société à des fins de gouvernement. Le politique a les exigences propres de l’idéal, les politiques des données de réalité (pratiques institutionnelles reposant sur des idéologies dans des champs aussi divers que l’économie, l’éducation, la religion…).

La thèse courant dans ce livre est là : l’idéal jeune, la valeur jeune, se nourrissant de liens adolescents participatifs, porte, face aux politiques adultes, une dimension politique ; la démocratie (reconnaissance de la dignité malgré la précarité, accès aux droits sociaux : de travail, d’habitat, de nationalité, d’implication dans la vie locale). Il s’agit ici de définir, de confirmer et d’écrire cet enjeu du politique face à la diversité des pouvoirs. Dire, raconter, décrire, examiner, écrire ces situations comme étant autant de témoignages visant pragmatiquement à défendre la cause démocratique concernant la jeunesse. Lucides, nos recherches-actions décrivent régulièrement des jeux inégaux, souvent d’une rare violence, intergénérationnels et intragénérationnels. Telle est bien en première ligne la réalité clinique, objective et subjective. La liberté-égalité n’est guère une réalité mais une valeur, une éthique, nous parlerons d’inspiration démocratique. Toute création subjectale parce qu’elle est intersubjectale requiert un tel idéal de partage avec l’altérité.
Nous ne nous proposons pas de décrire la situation sociopolitique de la jeunesse, ses facteurs et ses effets supposés, mais de travailler librement les processus intersubjecifs démocratiques existants et leurs avatars dans la société contemporaine, en particulier les quartiers populaires. « Librement », c’est-à-dire sans forclusion, cet art de rejeter au dehors, à la périphérie des raisonnements les réalités de la jeunesse en les interprétant à tort comme des désordres psychopathologiques fabriqués par l’histoire de chacun (par exemple en termes de délinquance) ou comme relevant d’idéologies économiques et sociales dont on connaît la pensée aussi unique et aussi vorace que l’oeil du cyclope.

« La créativité des jeunes ne peut-elle se développer que dans une ambiance démocratique ? » Cette phrase qui est donnée comme une conviction est en fait, répétons-le, le voeu des réalisations de nos recherches-actions.

Nous avons choisi de distinguer deux parties.

– La première a pour visée de suivre le raisonnement situant « le passage adolescent » comme le vécu créatif intime requérant une participation externe d’autrui et dès lors ses politiques. L’évolution du numérique a changé la donne, comme le rappelle Serge Tisseron dans son article. La nature et la culture adolescentes ont besoin d’un environnement suffisamment démocratique pour pouvoir prendre leur place au sein des stratégies et tactiques politiques instituées.

– Dans la deuxième partie, les modalités de confrontations entre pouvoir et démocratie prennent des masques fort divers. Telle est la clinique contemporaine des quartiers populaires. Entre asservissement et soutien des jeunes nous cherchons à dégager les postures de potentialité tierce de nos recherches-actions. Pour ce faire nous avons fait appel à l’expérience de nombre de nos collègues appartenant au réseau international « Jeunes, inégalités sociales et périphérie »9 créé par l’une d’entre nous.

Adolescence et idéal démocratique est disponible aux éditions In Press.

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1. Cf. les conférences du Colloque « Anthropologie de l’adolescence ? » organisé par la revue Adolescence, le Centre d’études en psychopathologie et psychanalyse (université Paris Diderot) avec le Collège de France, le 5 octobre 2012, au Collège de France à Paris, parus dans le numéro « Anthropologie » de la revue Adolescence, 2014, t. 31, n° 1.
2. En particulier in « Droit de cité », Adolescence, 2007, t. 25, n° 1 ; « Politique et adolescence », Adolescence, 2009, t. 27, n° 1 ; « Politique et inconscient », Adolescence, 2010, t. 25, n° 1.
3. Debesse M., La crise d’originalité juvénile, Paris, Félix Alkan, 1936.
4. Castoriadis C., Fait et à faire, Les carrefours du labyrinthe V, Paris, Seuil, 1997.
5. Terminologie de R. Kaës.
6. Examiné depuis trente et un ans par la revue Adolescence.
7. La jeunesse, comme enjeu sociopolitique, reconnue dans l’action publique, s’affirme avec le Front populaire et le premier ministère de la Jeunesse, puis après-guerre, lors de la reconstruction, avec la reconnaissance des mouvements d’Éducation populaire, la naissance de la protection judiciaire de la jeunesse et de la Prévention spécialisée. « La jeunesse représente l’avenir de la nation ». Depuis les années 1960, les jeunes manifestent au plan politique leur existence de classe d’âge porteur d’enjeux spécifiques. Les positions publiques prises à leur égard sont très différentes. La notion de classe dangereuse s’est maintenue.
8. Lebovici S., Alléon A.-M., Morva O., Devenir adulte, Deuxième colloque national sur la post-adolescence, 16-17 janvier 1988, Grenoble, PUF, 1990.
9. cf. chapitre 7 de cet ouvrage, p. 223.